Derrière ses puissants remparts et ses ruelles pavées, Aigues-Mortes cache une histoire millénaire qui façonne encore aujourd’hui son identité. D’un simple marécage salé à un port royal sous Saint Louis, en passant par les heures sombres des guerres de religion, la ville a toujours été un carrefour stratégique, spirituel et commercial.
Découvrir l’histoire d’Aigues-Mortes, c’est remonter le fil d’un passé complexe, à la fois glorieux et douloureux, entre croisades, persécutions et renouveau patrimonial. Voici un voyage à travers les siècles, au cœur d’une cité camarguaise pas comme les autres.
Aux origines d’une cité en bord de mer
Bien avant les croisades, le site d’Aigues-Mortes portait déjà un nom évocateur : “Ayga Mortas”, les “eaux mortes”, en référence aux marais salés qui entourent la région. Ces terres hostiles et peu propices à l’agriculture abritaient toutefois une richesse naturelle très convoitée : le sel.
Dès le Xe siècle, un monastère bénédictin s’établit sur le site, servant à la fois de lieu de culte, d’accueil pour les voyageurs et de point d’exploitation des ressources locales. Cette installation marque le premier jalon de la future ville.
Durant les siècles suivants, le territoire passe sous l’autorité des évêques de Nîmes, puis des comtes de Toulouse, avant d’attirer l’attention de la royauté. À cette époque, le royaume de France ne dispose d’aucun port sur la Méditerranée, Marseille étant encore indépendante, et Gênes une puissance étrangère. C’est dans ce contexte stratégique qu’intervient Louis IX, futur Saint Louis.
La fondation royale par Saint Louis (1240)
En 1240, le roi Louis IX achète les terres d’Aigues-Mortes aux moines bénédictins, avec une ambition claire : créer un port royal sur la Méditerranée pour ses projets de croisade. C’est un acte fondateur pour la ville.
Afin de sécuriser les lieux, le roi fait construire un réseau de canaux et aménager un accès à la mer via un bras navigable. Il lance aussi les premières infrastructures : quais, entrepôts, routes, et surtout une tour défensive qui deviendra plus tard la Tour de Constance.
En 1248, Aigues-Mortes devient le point de départ de la 7e croisade. Louis IX y embarque avec son armée vers l’Égypte. Bien que cette expédition tourne à l’échec, elle ancre la ville dans l’histoire des croisades chrétiennes.
En 1270, le roi part à nouveau d’Aigues-Mortes pour la 8e croisade, cette fois vers Tunis. Il y mourra peu après son débarquement. Ce second départ marque symboliquement la fin du rêve croisé et le début d’un autre destin pour la cité.
Une cité stratégique et commerciale au Moyen Âge
Après les croisades, Aigues-Mortes conserve une importance militaire et économique majeure. Bien que son rôle comme port d’embarquement décline au profit de Marseille ou de Gênes, la ville devient rapidement un centre commercial et salinier de premier plan.
Le développement du commerce du sel
Les marais environnants, déjà exploités depuis l’Antiquité, prennent une dimension stratégique. Le sel produit à Aigues-Mortes devient une ressource essentielle pour le royaume, alimentant non seulement les tables mais surtout les techniques de conservation alimentaire.
Des infrastructures sont renforcées : entreprises de sauniers, routes commerciales, entrepôts, et même une fiscalité spécifique sur le sel. La ville connaît un âge d’or économique entre les XIVe et XVe siècles.
L’agrandissement des remparts
À cette époque, les remparts qui entourent encore aujourd’hui la cité prennent leur forme définitive. Enserrant un quadrilatère presque parfait, ils sont ponctués de tours défensives, portes fortifiées et chemins de ronde.
Ces fortifications ne sont pas seulement symboliques : elles protègent une ville riche, peuplée, ouverte sur le monde, et exposée aux convoitises. Elles deviendront au fil des siècles l’un des ensembles médiévaux les mieux conservés d’Europe.
L’ensablement progressif
Paradoxalement, la nature rattrape Aigues-Mortes. Le recul du littoral, l’ensablement du port et les évolutions hydrologiques rendent la navigation de plus en plus difficile. Le Grau-du-Roi est ouvert artificiellement en 1724 pour redonner un débouché à la mer, mais le déclin maritime est amorcé.
La ville perd alors progressivement son rôle commercial au profit de ports plus modernes comme Sète, sans toutefois perdre son importance locale.
Guerres de religion et répression protestante
Au XVIe siècle, Aigues-Mortes entre dans l’un des épisodes les plus sombres de son histoire. En pleine période des guerres de religion, la ville devient un enjeu stratégique et spirituel.
Une place forte protestante
Dès les premières tensions religieuses, Aigues-Mortes devient un refuge pour les protestants. Sa position excentrée et ses fortifications en font un lieu idéal pour se prémunir des attaques.
La ville est brièvement sous le contrôle des Réformés, mais la reprise en main par les troupes royales est brutale. À partir de là, elle devient un lieu de répression religieuse.
La Tour de Constance : prison des femmes protestantes
C’est dans ce contexte que la Tour de Constance, édifice bâti sous Saint Louis, change de fonction : elle devient prison d’État.
Des dizaines de femmes protestantes y sont enfermées entre le XVIIe et le XVIIIe siècle pour avoir pratiqué leur foi. La plus célèbre d’entre elles, Marie Durand, y restera 38 ans, sans jamais abjurer. Elle laisse gravé dans la pierre un mot devenu symbole de résistance : “RESISTER”.
Cette période reste aujourd’hui une cicatrice mémorielle importante, commémorée à travers la visite de la tour, les plaques historiques et les travaux d’historiens locaux.
Aigues-Mortes à l’époque moderne et contemporaine
Après les troubles religieux, Aigues-Mortes entre dans une phase plus calme, marquée par des transformations économiques et industrielles.
Le développement des Salins du Midi
Aux XVIIIe et XIXe siècles, la ville trouve un second souffle grâce à l’exploitation industrielle du sel. Les Salins du Midi, fondés officiellement en 1856, modernisent la récolte, organisent l’espace, installent des rails, puis un petit train de transport.
Cette activité devient l’un des piliers économiques de la région, offrant des emplois et structurant le paysage avec ses fameuses camelles (montagnes de sel). Aujourd’hui encore, les salins sont une richesse patrimoniale et touristique majeure.
L’arrivée du chemin de fer
En 1873, l’arrivée du train à Aigues-Mortes relance les échanges commerciaux et ouvre la ville aux premiers touristes. On vient découvrir ses remparts, ses marais, ses traditions… avant même l’invention du tourisme de masse.
Ce nouveau lien avec Nîmes et Montpellier contribue à maintenir la ville vivante, alors même que son rôle portuaire s’éteint peu à peu.
Une ville patrimoniale reconnue
Dès la fin du XIXe siècle, les remparts, la Tour de Constance et le centre médiéval attirent les archéologues, les architectes et les historiens. Des campagnes de restauration sont entreprises pour préserver ces témoins du passé.
Aigues-Mortes devient alors l’un des exemples les plus aboutis de ville fortifiée médiévale, avec un bâti exceptionnellement bien conservé.
Aigues-Mortes aujourd’hui : un patrimoine vivant
Classée monument historique depuis 1903, Aigues-Mortes est bien plus qu’un décor médiéval. Elle est aujourd’hui une ville vivante, active, fière de son passé mais tournée vers l’avenir.
Chaque année, elle attire :
- des touristes passionnés d’histoire
- des écoles en sortie pédagogique
- des familles curieuses de la Camargue
- des randonneurs et cyclistes parcourant les canaux
Les remparts, les salins, la Tour de Constance, le port et les traditions camarguaises cohabitent dans un équilibre unique, entre mémoire, nature et modernité.
Repères chronologiques
| Date | Événement marquant |
|---|---|
| Xe siècle | Premières mentions de “Ayga Mortas” |
| 1240 | Fondation par Louis IX (Saint Louis) |
| 1248 | Départ de la 7e croisade |
| 1270 | Départ de la 8e croisade, mort du roi |
| XIVe siècle | Développement du commerce du sel |
| XVIe siècle | Guerres de religion, début des persécutions |
| XVIIIe siècle | Tour de Constance utilisée comme prison |
| XIXe siècle | Arrivée du train, essor industriel des salins |
| XXe siècle | Classement patrimonial, essor touristique |

